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Le Blog de Marcus Da Writer

NOUVELLE : RENDEZ-VOUS AVEC L’INATTENDU

6 Octobre 2014 , Rédigé par Da Writer Publié dans #Récits & Nouvelles

NOUVELLE : RENDEZ-VOUS AVEC L’INATTENDU

Meurt-on à la fin de sa vie ou au beau milieu de celle-ci ?

C’est la question que se posait Yann, gravissant avec beaucoup de peine les marches des escaliers menant à la terrasse de cette bâtisse où il avait l’habitude d’aller, tous les soirs depuis deux mois, pour observer le coucher du soleil. Cela faisait un certain moment déjà que la pensée de la mort ne le quittait plus. En fait, le dernier diagnostic de Yann avait révélé un cancer du pancréas inopérable, avec des métastases un peu partout à l’intérieur de sa cage thoracique. Il allait mourir. C’était désormais une évidence. Le docteur chargé de son cas n’avait pas pris de gant pour le lui dire, car, avait-il expliqué : « il est préférable de le savoir maintenant, au lieu que cela te prenne au dépourvu ». Et lorsque Yann lui avait demandé : « Combien ? » il était resté muet.

  • Je ne sais pas, avait-il répondu au bout d’un moment. Six mois tout au plus.
  • Six mois ? s’était ahuri Yann.
  • Je suis désolé. Je ne veux pas te donner de faux espoirs, mon petit.
  • Non, ça ira.
  • Veux-tu que je l’explique à tes parents, ou préfères-tu le leur dire toi-même ?
  • Laissez, avait dit Yann, je vais m’en charger. On n’a qu’une seule mort, après tout.
  • Tu es très brave, avait alors dit le docteur, en le regardant d’un air paternel.
  • Merci. Et encore merci pour tout.
  • Courage. Je ne sais pas si c’est ce qu’il faut dire, mais courage.
  • Merci monsieur.

Yann avait longtemps repensé à ce mot « courage ». Quelle importance d’être courageux lorsqu’on sait d’avance où cela va aboutir ? Y a-t-il un trophée que l’on donne aux gens qui sont restés courageux jusqu’à la dernière seconde ? Et d’ailleurs, qui en est capable ? Qui peut rester courageux jusqu’à sa toute fin ?


Depuis ce jour donc, Yann pensait et repensait constamment à la mort. Les six mois s’étaient déjà écoulés, et il attendait encore. Pour une fois que la mort était en retard, ce n’était pas pour lui déplaire. Mais l’attente devenait tout de même insupportable. Toutes les nuits, il allait se coucher en se disant qu’il ne verrait peut-être pas le soleil se lever le lendemain. Et chaque matin, il se réveillait en se réjouissant que la mort lui ait donné un autre jour de sursis. Et cela durait depuis un peu plus de sept mois désormais, depuis l’annonce de sa mort, en fait. En avait-il parlé à ses parents ? Non. Il l’avait voulu, mais ce jour-là, en les regardant dans les yeux, en voyant tous les problèmes qui déjà les accablaient, il n’avait pu le faire. C’était beaucoup trop difficile. Comment dire à ceux qui vous ont mis au monde et vous ont vu grandir, que vous allez mourir, qui plus est avant eux ? Aucun parent ne souhaiterait enterrer son enfant. Cela, Yann le savait. C’était d’ailleurs la raison pour laquelle il ne voulait pas ajouter de la peine à la peine qu’ils allaient ressentir lorsqu’il serait définitivement parti. Il ne se sentait donc pas la force d’aller affronter leurs regards et leur dire : « Papa, maman, voilà, si tout se passe comme prévu, je vais mourir dans six mois. » Non, il ne le pouvait pas. Sa mère se serait effondrée et aurait fini par mourir de chagrin ; et son père, lui qui fondait tant d’espoirs en lui, il en aurait sans doute eu une attaque, d’autant qu’il subissait déjà les outrages du temps. Yann avait donc préféré ne rien dire. De toute façon, ils allaient le savoir tôt ou tard, avait-il pensé. Et puis, son apparence fantomatique était suffisante pour transmettre à sa place le message. Lorsqu’on a 17 ans et qu’on fait 41 kilos, de deux choses l’une : soit l'on vit dans la pire pauvreté qui soit, soit l'on est mourant. Et vu qu’il ne vivait pas dans la misère, cela ne laissait qu’une seule possibilité. Ses parents étaient intelligents, pensait Yann. D’ailleurs, il les soupçonnait de savoir, sans vouloir l’accepter, que ses jours étaient comptés. Ils ignoraient juste combien de temps il lui restait.

Yann pensait donc à la mort en se dirigeant vers cette terrasse qui l’avait accueilli tous les soirs depuis deux mois. Il venait là, tous les jours, aux environs de 17 heures, et y restait jusqu’après le coucher du soleil. Ce spectacle était l’un des plus beaux qui soient, pensait Yann, même si les vivants, habitués à le voir se répéter jour après jour, ne s’émerveillaient plus devant lui. Ce qui pouvait encore les émerveiller, c’étaient les rares miracles, comme une éclipse solaire. Mais les miracles qui survenaient tous les jours, dans la plus grande simplicité, n’avaient plus aucun intérêt à leurs yeux. Ces gens-là disaient : « c’est tout le temps pareil », alors que pour Yann, les couchers de soleil n’étaient jamais les mêmes. Chaque fois qu’il en voyait un nouveau, son sentiment était le même : il était fasciné.

Mais ce jour-là, Yann se rendit vite compte qu’il n’était pas seul sur sa terrasse. Quelqu’un l’y avait précédé. C’était une fille. Elle était assise à l’autre bout de l’endroit, un peu trop près de la zone interdite, cette zone où, pour tenter la mort, il venait souvent se mettre et attendre, espérant que le vent le pousserait et qu’il volerait pour s’aplatir sur le sol. Non, Yann ne pensait pas à se suicider. Cela ne lui avait d’ailleurs jamais traversé l’esprit. Il aimait la vie, et il aimait vivre. Il voulait tout juste tenter la mort, et voir ce qu’elle allait faire. Mais apparemment, la mort n’appréciait pas ce jeu-là.

Après avoir hésité pendant un long moment, Yann s’approcha de la jeune fille qui, étant de dos, ne pouvait pas le voir. Il ne voulait pas non plus l’effrayer et risquer de la voir voler dans les airs. Elle se trouvait à un endroit dangereux, aussi préféra-t-il la prévenir de sa présence, pour ne pas la brusquer.

  • Euh… fit-il, hésitant.

La jeune fille se retourna, sans faire de mouvement brusque, et leva les yeux sur lui. Apparemment, elle avait déjà remarqué sa présence et feignait tout juste de ne pas le voir. Rassuré, Yann reprit :

  • Je peux te demander ce que tu fais-là ?
  • Ça ne se voit pas ? rétorqua la jeune fille. Je vais mourir.
  • Ah ouais ? fit Yann, émerveillé. C’est marrant, moi aussi.
  • Tu trouves ça marrant ? s’insurgea la jeune fille en le fusillant du regard.

Yann ne répondit pas. La fille poursuivit :

  • Ne me dis pas que toi aussi tu veux te suicider !
  • Quoi ? Non ! fit Yann. Parce que c’est ce que tu veux, toi ?
  • D’après toi ? Serais-je venue me mettre là pour le simple plaisir de tenter la mort ?

Yann eut envie de sourire, mais il se retint.

  • Pourquoi veux-tu te suicider ? lui demanda-t-il.
  • Ça ne te regarde pas.
  • Bah si ! Maintenant que je suis là, si jamais tu te suicides, c’est à moi qu’on posera des questions. Alors, ça me regarde.
  • Pourquoi as-tu dit que tu vas mourir aussi ?
  • J’ai posé la question en premier.
  • Tu es malade, c’est ça ?
  • Et moi qui croyais que ça ne se voyait pas ?
  • Qu’est-ce que t’as ?
  • Réponds à ma question, et je répondrai à la tienne.

La jeune fille détourna la tête, plongea son regard dans le ciel, tandis que ses jambes se balançaient dans le vide. Mine de rien, elle se trouvait à six étages du sol. Mais cela ne semblait pas l’effrayer. Elle avait plutôt l’air de réfléchir. Yann la regardait avec insistance. Il ne la prenait pas au sérieux. Personne ne veut mourir, se disait-il. Elle devait certainement faire une petite crise qui lui passerait après avoir compris l’importance de la vie.

  • Personne ne m’aime, lâcha soudain la jeune fille.
  • Personne ne t’aime ? répéta Yann, l’air interloqué. Et c’est pour cela que tu veux mourir ?
  • A quoi bon vivre si personne ne t’aime ?
  • Je sais qu’il y a beaucoup de raisons qui peuvent pousser à la mort, dit Yann, mais celle-ci n’en est pas une. Ou du moins, elle n’est pas recevable.
  • Tu pourrais vivre une vie où personne ne t’aime, toi ?
  • Si ton bonheur dépend du fait que les gens t’aiment ou pas, alors tu as un sérieux problème, et ce n’est pas la mort qui va le résoudre. Tu veux que les gens t’aiment, qu’ils te valorisent, comme si tu n’avais pas déjà une valeur. Mourir ne t’en donnera pas une.

La jeune fille ne répondit pas. Elle-même doutait de son envie de se donner la mort. Elle réalisait que c’était beaucoup plus facile à dire qu’à faire. Pourtant, il y avait quelques minutes, lorsqu’elle était montée sur cette terrasse, elle était bien décidée à se donner la mort. Heureusement que ce garçon était arrivé, pensa-t-elle. A présent, elle avait changé d’avis. Il ne l’avait pas convaincue. Elle réalisait juste que c’était une décision idiote, irréfléchie, et égoïste qu’elle avait prise, et elle ne la reprendrait certainement pas de sitôt. Mais, puisqu’elle était là, pensa-t-elle, et que ce garçon semblait disponible pour un échange, pourquoi ne pas en profiter et jouer à la suicidaire, histoire de voir comment il allait réagir, ou ce qu’il allait faire pour l’empêcher de se donner la mort ?

  • Tu ne peux pas comprendre, dit-elle enfin.
  • Si tu veux mourir, dit Yann, ne soit pas pressée. La mort te trouvera. Elle a nos adresses à tous.
  • Et si je n’ai pas envie d’attendre qu’elle me trouve ?
  • Alors vas-y ! Laisse-toi tomber. Mais avant, pense bien aux conséquences. Tu dis que personne ne t’aime, et c’est la raison pour laquelle tu veux te suicider. Mais, et toi ? N’y a-t-il personne que tu aimes ? Tu n’as pas de proches auxquels tu tiens ? Tes parents ? Tes amis ? Un petit-ami peut-être ?
  • Ne me parle pas de petit-ami, dit la jeune fille d’un ton sec.
  • Je comprends tout à présent.

Yann fit quelques pas vers la jeune fille, et prit place à ses côtés sur les rebords de la terrasse. Le vent soufflait légèrement, et le soleil s’apprêtait à faire sa descente quotidienne vers sa demeure. Yann, comme à son habitude, leva la tête et se mit à fixer cette grosse boule qui changeait progressivement de couleur. Lorsqu’elle se rendit compte qu’il n’allait plus parler, la jeune fille lui demanda :

  • Et toi, pourquoi es-tu là ?
  • Pour le coucher du soleil, répondit Yann, sans tourner la tête.
  • Non ! Tu as dit tout à l’heure que toi aussi tu allais mourir. Que voulais-tu dire par là ?
  • Ce n’est pas important.
  • Si, ça l’est. Tu m’as fait parler, c’est ton tour. Vas-y, je t’écoute.
  • J’ai un cancer.

La jeune fille écarquilla les yeux d’un air hébété.

  • Un cancer ? s’ahurit-elle. Tu blagues, c’est ça ?
  • Non, j’ai un cancer.
  • Mais de quoi ? Est-ce pour cela que tu dis que tu vas mourir ? On ne peut pas le soigner, ce cancer ? Je veux dire… ça ne peut pas s’opérer ?
  • Une seule question à la fois, s’il te plaît, fit Yann, un sourire en coin.
  • Excuse-moi… c’est juste que… c’est la première fois que je rencontre une personne qui a un cancer. C’est un peu bizarre, dit la jeune fille, en regardant le crâne couvert de Yann.
  • Eh bien, si ça peut te rassurer, je ne suis pas le seul cancéreux du pays. Nous sommes toute une communauté, sauf qu’on n’a pas de page Facebook.
  • Comment arrives-tu à plaisanter avec ça ?
  • Il faut rire de tout, même du pire. C’est ce qui permet de tenir le coup.
  • Je vois, fit la jeune fille. Je sais que ça ne se demande pas, mais, qu’est-ce qui te fait croire que tu vas mourir ? Il y a bien des gens qui survivent du cancer, non, pas vrai ?
  • Certes, sauf que le mien est inopérable, dit Yann, sans pour autant la regarder. On ne peut plus rien faire. Je suis condamné. Con damné, répéta-t-il en insistant sur les deux mots.

Cela le fit sourire. Il pensa que les gens qui avaient eu l’idée de ce mot devaient être vraiment sadiques.

  • C’est fou, dit la jeune fille, tu es si jeune !
  • Hélas, oui ! Ma durée de vie était de dix-sept ans. Si je l’avais su plus tôt, ça m’aurait beaucoup aidé.
  • Et qu’est-ce que tu aurais fait si tu l’avais su plus tôt ?
  • Je ne sais pas, plein de choses. Quand on est sûr de mourir, on n’a plus rien à perdre. On peut se permettre tout et n’importe quoi.
  • Je vois.

La jeune fille demeura pensive. Elle s’en voulait soudain d’avoir eu ne serait-ce que l’intention de mettre fin à ses jours, alors que le jeune homme en face d’elle, c’était le cancer qui mettait fin aux siens. Elle le trouvait si jeune ! Dix-sept ans, repensait-elle. Elle était même plus âgée que lui de deux ans. Pourquoi la vie était-elle aussi injuste ? se demanda-t-elle, sans le quitter des yeux. Emotive, elle sentit ses larmes monter, cependant qu’elle regardait le jeune homme qui, lui, avait le regard figé sur ce grand astre qu’était le soleil. Soudain, une question lui vint à l’esprit. Elle voulut la lui poser, mais hésita, car c’était peut-être violer sa vie privée. Et puis, on s’en fout, se dit-elle. S’il ne voulait pas lui répondre, il n’aurait qu’à pas répondre. Alors, elle se lança :

  • Combien de temps te reste-t-il ?
  • Normalement, commença Yann en se levant, je devais déjà être mort.

Il marcha jusqu’à l’autre bout de la terrasse, ramassa une barre de fer et revint à l’endroit où il se trouvait.

  • Peut-être que tu ne vas finalement pas mourir, dit la jeune fille. Les docteurs se trompent parfois, tu sais.

Yann sourit.

  • Nous allons tous mourir, dit-il. J’irai seulement avant les autres, mais nous allons tous mourir.
  • Je sais. Ce que je voulais dire, c’est que peut-être que tu ne mourras pas maintenant ! Peut-être que tu vivras encore dix, voire trente ans !
  • Ce serait le pied, plaisanta Yann. Mais je doute que la mort ait autant de temps de retard. Regarde-moi ! fit-il en écartant les bras. Je suis déjà à moitié mort. Je vis là les prolongations de ma vie.
  • Ne dis pas ça !
  • Mais c’est vrai ! Parfois, tu sais, je viens sur cette terrasse, et je me mets pile à l’endroit où tu es assise, j’écarte les bras et j’attends.
  • Qu’est-ce que tu attends ?
  • Eh bien, la mort, voyons !
  • Quoi ?
  • Bah ouais ! C’est marrant, tu sais. C’est comme un jeu que je fais avec la mort. Et je gagne toujours.
  • T’es malade.
  • Je sais. Je viens de te dire que j’avais le cancer.
  • Je ne parle pas de ça.
  • Je sais, dit à nouveau Yann en se mettant à frapper le sol avec la barre de fer.

La jeune fille le regarda faire sans oser l’interrompre. Elle avait l’impression qu’il essayait par-là d’exprimer ses sentiments. Incapable de parler, de s’énerver contre la mort ou contre Dieu, il martyrisait la barre de fer et le sol. Ses maigres bras s’élevaient avec peine et tombaient ensuite comme s’ils avaient du mal à rester en l’air. Les coups qu’il donnait au sol étaient faibles. On aurait dit qu’il n’avait plus aucune force dans les bras. Et pourtant, il était essoufflé. Cela dura environ deux minutes.

Pendant un moment, la jeune fille pensa qu’il ne réalisait peut-être plus qu’elle était là, et se dit qu’il était peut-être préférable de l’arrêter avant qu’il ne se fasse mal. Elle se leva donc et, sans dire un mot, plaça sa main juste à l’endroit où la barre de fer devait s’abattre. Lorsqu’il vit la main de la jeune fille, Yann essaya de retenir ses bras, mais il n’y arriva pas. Alors il lâcha la barre de fer, qui valsa dans l’air avant de tomber, en faisant un bruit énorme, sur le sol.

  • Qu’est-ce que tu fais ? demanda-t-il, haletant.
  • Je t’arrête, répondit la jeune fille.
  • Pourquoi ?
  • Parce que ça te fatigue.
  • C’est de cela dont j’ai besoin.
  • Non, tu dois faire attention à toi. Tu es déjà mal au point.
  • Ce sont les vivants qui doivent faire attention à eux. Moi, je suis déjà mort.
  • Pas encore. Et puis, tu n’as pas le droit de dire ça.
  • Voyez-vous ça, fit Yann, l’air moqueur. C’est la fille qui voulait, il y a quelques minutes, se suicider qui me dit ça ? Eh ben ! Quel changement de situation !
  • Ok, fit la jeune fille, tu as raison. Je suis mal placée pour te dire ça, mais tu m’as fait comprendre que je n’avais pas le droit de vouloir me donner la mort, parce que des gens comme toi ont besoin de ce avec quoi je joue, c’est-à-dire la vie. J’ai compris la leçon, c’est bon ?
  • Je n’essayais pas de te donner une leçon, moi ! Je n’essayais même pas de t’empêcher de te suicider. Chacun est libre de faire ce qu’il veut de sa vie. Seulement, il faut être prêt à accepter les conséquences de ses actes. Un suicide, ça règlera peut-être ton problème à toi, parce que tu ne seras plus. Mais tu créeras un problème aux gens que tu auras laissés. Et il n’y a pas moyen de rectifier le tir, car la mort est le seul chemin qui ne donne pas de possibilité de retour. C’est cela que je voulais te faire comprendre, mais ça ne me dérange pas que tu veuilles te suicider.
  • Je sais. Mais, tu m’as quand même ouvert les yeux. J’aimerais à mon tour t’aider.
  • M’aider ? s’étonna Yann. Mais m’aider à faire quoi ? A mourir ?
  • Non, à vivre. A profiter de la vie.
  • Regarde-moi, dit Yann. Je crois que tu ne réalises pas encore que pour moi, la vie, c’est fini.
  • Pas encore. Tu es vivant, tu me parles, tu penses, tu peux encore marcher et même faire des blagues avec ton cancer, alors ce n’est pas encore fini.
  • Ok ! Supposons que je sois d’accord avec toi. Que penses-tu que je puisse encore faire ?
  • Tout ! Tu peux encore tout faire. Tant qu’on respire, tout nous est possible.
  • Non ! Ça, ce sont les conneries qu’on nous raconte pour nous condamner à nos rêves. La réalité est tout autre.
  • Ce sont des conneries auxquelles je crois. Et je suis convaincue que c’est vrai.
  • Tu disais tout à l’heure que personne ne t’aime. Sais-tu ce qu’est mon problème, à moi ?

La jeune fille ne répondit pas.

  • Beaucoup trop de gens m’aiment, poursuivit Yann. C’est ça mon problème. Ils m’aiment à un tel point qu’ils ne veulent même pas accepter le fait que je vais mourir. Et cela me tue davantage. Je sais qu’en m’en allant, ce sont des âmes meurtries que je vais laisser. Et c’est ça mon problème. Alors, s’il te plaît, ne vient pas t’ajouter à la liste en te proposant de m’aider à vivre. Je vais mourir, plus tôt les gens le comprendront, mieux ce sera.
  • Primo, je ne viens m’ajouter à aucune liste. Deuxio, je pense que tout le monde a le droit de profiter au maximum de sa vie. Et même s’il ne te restait qu’une seule heure, mets cette heure à profit. Fais des choses que tu as toujours voulu faire. L’important est que tu n’aies pas à regretter de ne pas avoir pleinement profité de ta vie. Tu me disais tout à l’heure que si mon bonheur dépend du fait que les gens m’aiment ou pas, c’est que j’ai un problème. Alors, tu ne devrais pas non plus penser à l’impact qu’aura ta mort sur les gens. Contente-toi de profiter de ces instants que la vie t’offre. Vis au maximum ces prolongations, comme tu les appelles.

Elle se tut un moment pour le laisser réagir, mais Yann demeura de marbre. Alors, elle poursuivit :

  • Dis-moi, là, maintenant, qu’est-ce que tu aimerais faire ?
  • C’est une mauvaise idée ce que tu veux faire là.
  • Vas-y ! Ne réfléchit pas. Dis un truc, la première chose qui te passe par la tête. Allez !
  • Non, je ne veux pas, dit Yann, en reprenant la barre de fer.
  • Laisse ça, fit la jeune fille, en la lui arrachant. Réponds-moi ! Qu’aimerais-tu faire là, maintenant ?
  • Me saouler.
  • Quoi ?
  • Je déconne.
  • Allez, dis-moi ! Sois sympa !
  • Ok, ce que j’aimerais faire… c’est… non, laisse tomber. C’est trop malsain.
  • Ce n’est pas ce à quoi je pense, tout de même, rassure-moi !
  • Oh, non ! Bon, ok, oui, il y a ça aussi, mais…
  • En plus il est pervers le mec ! plaisanta la jeune fille. Je n’y crois pas.
  • Tu vois, tu trouves ça glauque.
  • Non, je blague. Allez, vas-y, dis-moi ce que tu aimerais faire, n’importe quoi. Je t’écoute.

Un silence s’abattit. Les deux jeunes se regardèrent pendant une quinzaine de seconde, puis, Yann se décida de répondre.

  • J’aimerais faire des trucs de jeunes, je ne sais pas quoi, mais j’aimerais vivre comme si je n’allais pas mourir, comme si je n’avais pas de cancer.
  • Humm ! D’accord ! J’ai une idée, dit la jeune fille, avec un large sourire. Suis-moi.

Elle le prit par le bras, et le traina derrière elle en direction des escaliers.

  • Doucement, dit Yann. Je m’essouffle vite.
  • Oh ! Pardon, fit-elle en ralentissant la cadence.

Quelques minutes plus tard, ils se trouvaient au rez-de-chaussée. La bâtisse était un immeuble dont la construction était inachevée. Il faisait sombre à l’intérieur, quoique les rayons du soleil traversassent quelques trous et fenêtres laissés béants. Yann prit le temps de reprendre son souffle, pendant que la jeune fille, toute excitée, l’attendait à la sortie.

  • Ça va ? lui demanda-t-elle.
  • Oui, répondit-il. Il faut… il faut juste que…
  • Prends ton temps.
  • Non, ça va, fit Yann en se redressant. On peut y aller.

Les deux jeunes quittèrent le bâtiment. La jeune fille était devant et Yann marchait sur ses pas. Elle semblait toute excitée à l’idée de faire enfin quelque chose de bien. Elle qui avait cru sa journée foutue, d’abord à cause de ce type qui n’avait pas le cran de l’aimer à la hauteur de l’amour qu’elle lui donnait, ensuite de cette famille qui ne cessait de la considérer comme une marginale parce qu’elle ne pensait pas comme eux, et enfin de ces amies qui n’étaient là que lorsque tout allait bien, et jamais quand elle avait besoin d’elles ; elle la voyait prendre de nouvelles couleurs, quoique le soleil fût en train de se coucher.

  • Viens, on traverse, dit-elle, en tendant la main à Yann.
  • Je te suis, dit Yann. Je ne suis plus un gamin. Je sais encore traverser tout seul.
  • Désolée, fit la jeune fille, en s’engageant sur la route.

Au même moment, Yann se courba, épuisé par cette marche dont la cadence était un peu trop rapide pour lui. Lorsqu’elle le vit ainsi, la jeune fille voulut rebrousser chemin, mais…

  • ATTENTION ! cria Yann.

C’était trop tard. Tout ce qu’elle entendit fut le klaxon du camion avant qu’il ne la fauche. Son corps s’éleva dans les airs, pour retomber quelques mètres plus loin, comme une vile poupée, cela, sous le regard médusé de Yann, qui, choqué par les événements, s’écroula sur le sol. Les gens qui étaient autour d’eux se précipitèrent vers l’endroit où était retombée la jeune fille. Celle-ci ne bougeait plus. Elle avait la tête tournée sur le côté, baignant dans une mare de sang. L’un de ses pieds était tordu d’une manière qui laissait penser qu’il était brisé. Ses bras étaient écartés et ses yeux, grands ouverts. Tout portait à croire que la vie l’avait quittée.

Yann avait l’impression de vivre un cauchemar. Il voulait se réveiller. Il n’y avait personne autour de lui, et il sentait que la vie le quittait peu à peu. Il se débattait, mais était beaucoup trop faible. On dirait bien que son heure était arrivée. Il vit le ciel prendre la couleur orange, puis se noircir progressivement, mais pas avec la même lenteur habituelle. Ses paupières devenaient lourdes, et, même s'il essayait de les garder ouverts, ses yeux avaient plus de force que lui. Il se sentait mourir. C'était une expérience unique. Etait-ce donc ça la mort? se demanda-t-il. Et la seule chose à laquelle il put encore penser, la seule chose à laquelle son cerveau se permit de penser, c’est qu’il ne connaissait pas le nom de cette jeune fille.

FIN.

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NOUVELLE : RENDEZ-VOUS AVEC L’INATTENDU

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Colombe 11/10/2019 19:41

C'est vraiment malsain et triste comme fin

Boo 16/10/2014 11:15

Jesus Marie Joseph, ndeyssane :(
Btw jme regale hein, comme d'hab koi :)

lionna ferri 14/10/2014 21:43

c'est vraiment magnifique Marcus j'avais l'impression d'être dans le scénario. j'y tire personnellement une leçon qu'il faut vivre comme si demain on allait mourir.

Yann 09/10/2014 03:21

(y) excellent comme à ton habitude. Tes nouvelles je les imagine souvent sous forme de court métrage par contre, tu y as déjà pensé ?

Marcus 09/10/2014 12:35

Bonjour Yann,

Est-ce une coïncidence que tu te fasses appeler Yann?
Anyway, pour les courts-metrages, oui, j'y ai pensé. Et sans doute que dans un futur proche, j'en produrai une :)

Merci pour la lecture et le commentaire !