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Le Blog de Marcus Da Writer

NOUVELLE : LA PETITE STYLISTE

19 Septembre 2013 , Rédigé par Da Writer Publié dans #Récits & Nouvelles

« Tout le monde est un génie. Mais si vous jugez un poisson sur sa capacité à grimper à un arbre, il va passer sa vie à croire qu’il est stupide. »

Albert Einstein

El Hadj Malick avait une petite sœur. En vérité, il en avait quatre, mais celle-là, plus que les autres, était spéciale. Elle n’avait à peine que dix ans, mais de sa bouche sortaient des pensées d’une personne qui en avait deux fois plus. Elle avait des réflexions et des ambitions d’une adulte. Et bien souvent, El Hadj lui-même se trouvait bête en face d’elle. Ce fut justement le cas cette fois, comme pour corroborer ses propres déductions.

Cela se produisit pendant les vacances d’été de l’année 2012, celle qui annonçait cette hypothétique fin du monde. Sans surprise, Emilie, la jeune sœur dont il était question, avait réussi son entrée en sixième, alors qu’elle n’était qu’en classe de CM1*. Cette petite avait le don de surprendre les gens, ses parents en premier, qui s’étonnaient d’être les géniteurs d’un pareil esprit. Tous lui prédisaient un avenir rutilant. Elle aurait fait de brillantes études, et serait devenue l’une des femmes les plus influentes du pays, car Emilie avait aussi du caractère. Même avec ses ainés, elle ne se laissait pas marcher sur les pieds. Et lorsqu’elle n’était pas d’accord, il fallait bien recourir à toutes les explications les plus plausibles pour qu’elle changeât d’avis ; ce qui, du reste, n’arrivait que très rarement.

Ce jour-là, en rentrant de flâneries habituelles, El Hadj trouva sa jeune sœur assise à la table à manger, le dos courbé comme si elle étudiait. Surpris de la voir reprendre les cahiers, alors que l’année scolaire venait à peine de prendre fin, il décida de s’enquérir de la raison d’un tel engouement pour les études. Il ne le lui avait jamais demandé, et personne ne savait d’où elle tenait un pareil amour pour les livres et cahiers. Dans leur famille, il se transmettait de génération en génération cette aversion pour l’école. El Hadj lui-même n’était pas très brillant sur ce plan-là, et l’on ne pouvait pas dire mieux de ces autres sœurs. Mais Emilie sortait du lot. Toujours prête avant les autres, et toujours de très bonnes notes emplissant ses cahiers. C’était la vilaine petite cane, mais dans le bon sens.

El Hadj s’approcha, et lui demanda :

« Que fais-tu ?

  • Je dessine, répondit la petite.
  • Tu dessines ! Et que dessines-tu ?
  • Une robe.
  • Ah oui ! Et c’est pour l’école ?
  • Non.
  • Alors pourquoi le fais-tu ?
  • Pour la même raison que passes ton temps à faire du rap.
  • C’est-à-dire !
  • Argh ! s’exclama-t-elle, en levant la tête sur son interlocuteur. Tu vas me poser des questions encore longtemps ?
  • Je veux juste savoir ce que tu fais, pas t’embêter.
  • Eh bien, voilà ce que je fais. »

Emilie prit le cahier dans lequel elle dessinait, et le lui tendit. El Hadj regarda le dessin qui, il fallait le reconnaitre, était magnifique pour une fille de son âge. Les courbes étaient bien faites, la symétrie parfaite, remarqua-t-il. Il ne put faire davantage de commentaire, car il n’avait aucun savoir dans le domaine. Mais tout œil, pour peu qu’il fût capable de voir, aurait reconnu le talent de cette petite. Le dessin était tout simplement magnifique. On aurait dit qu’il avait été fait par une vraie styliste. Mais ce qui étonna El Hadj plus que tout, était le fait de découvrir que sa jeune sœur avait un talent pour le dessin, que personne n’avait jamais remarqué. Interloqué, il ne put s’empêcher de lui dire :

« Mais c’est très joli ce que tu fais !

  • Oui, je sais. Merci, fit la fille sans enthousiasme, en reprenant son cahier.
  • Non, je te jure que c’est vrai. Tu es vraiment douée.
  • Je t’ai déjà dit merci, que veux-tu que je dise de plus ?
  • Rien du tout. Je voulais juste que tu le saches.
  • Eh bien, je le sais. Merci. Est-ce que je peux poursuivre mon dessin ?
  • Bien sûr ! Mais avant, encore une question.
  • Ok ! Vas-y ! dit-elle en se tournant d’un air las.
  • Depuis quand est-ce que tu dessines des trucs comme ça ? »

Emilie sembla réfléchir un moment, puis dit :

« Depuis deux ans, je crois. Ou presque.

  • Depuis deux ans ? s’écria le jeune homme surpris.
  • Euh… oui ! Y a-t-il un problème ?
  • Bien sûr ! fit-il décontenancé. Pourquoi tu ne l’as jamais dit ?
  • Parce que ce n’est pas important !
  • Bien sûr que c’est important. Tu te rends compte que tu dessines depuis l’âge de huit ans, et personne ne le sait ! Tu aurais pu devenir célèbre !
  • Et toi ? lui demanda-t-elle.
  • Comment ça moi ?
  • Tu écris des textes de rap et tu fais des sons depuis je ne sais quand, et tu ne l’as jamais dit.
  • Ce n’est pas pareil ! Papa me tuerait s’il l’apprenait.
  • Bah, pour moi aussi c’est cela. Il me tuerait s’il l’apprenait.
  • Mais non ! Toi tu es encore une gamine, et en plus tu as un véritable don.
  • Et alors ? Qu’est-ce que ça change ?
  • Bah, tout. Il sera heureux de l’apprendre. Et peut-être même qu’il te mettra dans une école spécialisée pour que tu développes ton talent.
  • Tu veux parier ?
  • Qu’est-ce que ça veut dire ?
  • Ne fais pas genre tu n’as pas compris. Tu sais bien que tout le monde voit en moi la petite fille qui travaille bien à l’école et tout. Personne ne me voit comme une styliste. Tu penses que si je disais aux parents que je rêve de dessiner des vêtements pour les gens, ils vont sauter au plafond ? »

El Hadj se mit à réfléchir un moment, et réalisa qu’elle avait raison. Leurs parents étaient assez stricts sur la question des études. C’était pour eux la seule voie menant vers la réussite, alors il ne fallait absolument pas s’en écarter. Et pour elle, plus que pour les autres, c’était compliqué. Elle ne devait pas penser à autre chose, parce qu’elle avait eu le malheur de faire un parcours scolaire sans faute. Les plus intelligents sont bien souvent ceux qui subissent le plus de pression, car tout le poids repose sur eux. Ils doivent non seulement garder le même cap, être toujours des exemples pour les autres, mais surtout avoir des ambitions intelligentes. La moindre faute, qui pouvait être pardonnée à un autre moins intelligent, leur était aussitôt imputée. Ils n’avaient aucun droit à l’erreur, et les parents D’Emilie ne badinaient pas sur cela. Il leur arrivait même de refuser qu’Emilie traine avec ses frères et sœurs, de peur que ces derniers, trop étourdis et peu ambitieux, aient sur elle une mauvaise influence. Ainsi la petite devait se coltiner ses parents à chaque fois qu’elle voulait s’amuser un peu. Parfois, lorsqu’elle regardait un dessin-animé et que son père faisait irruption dans la pièce, elle changeait aussitôt de chaine pour une autre qui diffusait le Journal Télévisé ou un documentaire. C’était tout un travail que d’être un génie dans une famille de gens normaux. Cela, El Hadj pouvait aisément le constater, et il avait mal pour sa pauvre sœur de dix ans, dont la seule erreur avait été d’être douée à l’école.

Ayant trouvé une idée – la seule chose pour laquelle il fût doué -, il lui demanda :

« Dis-moi, tu aimes ce que tu fais ?

  • C’est quoi cette question ? lui rétorqua Emilie l’air interdit.
  • Je veux juste savoir.
  • Penses-tu que je serai-là en train de dessiner, pendant que les autres sont en train de s’amuser, si je n’aimais pas ça ?
  • Ok ! Dans ce cas, on va faire quelque chose.
  • Je t’écoute.
  • Tu vas me donner tes dessins, et je vais les montrer à une vraie styliste. Elle trouvera surement que tu as un véritable talent, et elle voudra t’encadrer.
  • Et si les parents l’apprennent ?
  • Tu sais comment ils sont. Il suffit qu’ils voient que tu deviens une célébrité, que tu passes à la télé, ou que tu es avec quelqu’un de très renommé, pour qu’ils perdent leur moyen de refus. Certes, ils te diront… »

Et les deux le dirent en chœur :

« les études avant tout »

« Voilà ! poursuivit El Hadj avec un sourire. Et tu leur montreras que tu peux étudier, et faire ce que tu aimes en même temps.

  • Tu penses vraiment que c’est possible ? demanda Emilie en camouflant un léger sourire.
  • Bien sûr ! fit El Hadj sûr de lui. Je ne suis peut-être pas aussi brillant que toi, mais je sais au moins reconnaitre un talent quand j’en vois un. Et tu es vraiment talentueuse.
  • Pour la troisième fois, lui dit Emilie, Mer…ci !
  • Dis, tu n’as jamais montré tes dessins à quelqu’un ?
  • Si, répondit la petite. A maman.
  • Et qu’a-t-elle dit ?
  • Comme toi, que c’était joli, que j’étais douée et tralalala…
  • Ok, je vois ! Comme tout parent quoi. Mais bon, on va faire comme je te l’ai dit, ok ?
  • D’accord ! fit la jeune fille. Mais je vais te donner le cahier de mes plus beaux dessins. Celui-là, c’est juste pour passer le temps. »

La petite se leva, et quitta le salon, sous le regard admirateur de son grand-frère. El Hadj réalisait à quel point cette enfant était brillante. Il en était presque jaloux. Le concernant, cela faisait bien six ans qu’il écrivait des textes de rap, et qu’il donnait des concerts dans sa chambre ; mais il n’avait jamais osé montrer ce qu’il savait faire à un public, parce qu’à chaque fois qu’il entendait un nouveau son, il réalisait à quel point il était nul. Ainsi, ses seuls spectateurs étaient ses chaussures, son lit, son armoire, et une ou deux de ses sœurs que son rap n’agaçait pas. Emilie était toujours l’une d’elles, même si elle ne faisait jamais de commentaire. L’autre, c’était Rosie, une autre de ses sœurs qui aimait chanter, mais qui n’osait pas le faire en public. Même El Hadj n’avait jamais entendu sa voix de chanteuse, tant elle était timide. Emilie venait de lui faire réaliser qu’ils habitaient une maison avec de véritables talents, sans pour autant s’en rendre compte.

Lorsqu’Emilie revint, elle lui tendit un beau cahier de cent pages, sur lequel elle avait mis une couverture pour qu’il se confondît aux autres cahiers.

« Je te le confie, lui dit-elle en le regardant droit dans les yeux. C’est mon bébé, mon tout. Tu as intérêt à ne pas le perdre, parce que je ne pourrai jamais reproduire tout ce qu’il y a à l’intérieur.

  • Ne t’inquiètes pas, lui dit El Hadj en ouvrant le cahier »

Il n’en revenait pas. Les dessins qui s’y trouvaient, étaient bien plus beaux que celui qu’il venait de voir. De plus, Emilie les avait colorés, ce qui leur conférait une meilleure allure. A présent, il n’y avait pas de doute, elle avait un véritable talent, et il allait l’aider à le faire connaitre.

Sans attendre, il quitta de nouveau la maison avec le cahier en main, et partit chez l’une de ses amies qui était dans le milieu de la mode. Elle aussi avait dû tenir tête à ses parents pour qu’il lui permît de faire ce qu’elle voulait réellement. Mais à la différence d’Emilie, elle avait déjà vingt ans lorsqu’elle leur avait fait cette requête. El Hadj lui montra les dessins de sa sœur, et la fille en resta bouche bée. Elle ne pouvait croire qu’une fillette de dix ans eût été capable de dessiner pareils modèles, avec une telle habileté. Et pour toute réponse, El Hadj disait fièrement : « C’est ma sœur ! »

Son amie fut d’accord avec lui. Il fallait absolument montrer cela à de véritables stylistes qui auraient pu la suivre. Elle savait qu’ils ou elles se jetteraient sur Emilie comme des lions affamés se jetant sur une antilope. Il fallait donc la protéger, lui dit-elle. Ainsi, fallait-il qu’il se rendît au Bureau Sénégalais des Droits d’Auteurs, avant de porter les dessins de la petite à un styliste, quel qu’il fût. Elle lui donna quelques contacts et adresses de stylistes de renom, dont elle était certaine, seraient très intéressés par un tel prodige. Il y en avait cinq en tout.

El Hadj se rendit à la BSDA comme son amie le lui avait demandé, avant d’aller voir la première styliste. Celle-ci regarda les dessins avec intérêt, mais finit par lui dire qu’ils n’étaient pas si fameux que cela. El Hadj se dit qu’elle n’était peut-être pas si connaisseuse qu’elle le voulait paraitre. Il se rendit alors chez les quatre autres stylistes, mais tous lui dirent la même chose : les dessins n’étaient pas si fameux. Deux d’entre eux prirent d’ailleurs le soin de lui montrer quelques dessins somptueux de leur propre réalisation, et El Hadj finit par reconnaitre que les dessins de sa sœur n’étaient pas si fameux qu’il les avait crus être. Mais comment le dire à Emilie, alors qu’il avait déjà fait naitre en elle un tel espoir ? Comment affronter son regard et lui dire qu’elle n’était que passable ? Il ne le pouvait, c’était au-delà de ses forces. De plus, il ne voulait pas tuer le talent de la petite. Elle avait encore de beaux jours devant elle, et elle pouvait s’améliorer au fil du temps.

Lorsqu’il trouva la meilleure des excuses, il revint chez lui tout sourire. La nuit était déjà tombée. Emilie l’attendait avec impatience. Elle avait hâte de savoir comment, pour la première fois, un regard extérieur jugeait ses réalisations. Elle croyait en ce que lui disait sa mère et son frère à propos de ses dessins, mais elle les savait peu objectifs. Il y avait les sentiments qui jouaient, et cela trahissait inéluctablement leur jugement. Mais un regard extérieur, qui ne la connaissait pas, aurait forcément un jugement objectif. Ainsi, lorsqu’El Hadj entra, elle se précipita vers lui, et lui dit, avec entrain :

« Alors ? Qu’ont-ils dit ?

  • Je n’ai pas pu voir la styliste que je voulais, lui dit-il. On m’a dit qu’elle était partie en voyage, mais qu’elle reviendrait bientôt. Les autres aussi n’étaient pas là. »

Le visage d’Emilie sembla perdre de sa lumière, alors El Hadj poursuivit, en y mettant plus d’enthousiasme :

« Mais j’ai rencontré une styliste très talentueuse et reconnue qui m’a dit que tu avais un véritable talent. C’est d’ailleurs elle qui m’a conseillé de protéger tes dessins. Donc, désormais, dit-il fièrement, je serai ton agent, ok !

  • D’accord, fit Emilie en reprenant son cahier. »

Elle prit ensuite la direction de sa chambre, mais s’arrêta en cours de route, se tourna vers son frère, comme si elle avait pu voir qu’il lui mentait, et lui dit :

« Ne t’inquiète pas. L’essentiel n’est pas de réussir ou d’échouer, c’est de faire de son mieux. Alors, merci d’avoir quand même essayé ! »

Elle lui gratifia d’un beau sourire d’enfant, puis, elle s’en alla, le laissant abattu et désemparé. Mais alors qu’il repensait à la manière dont il allait la présenter à de nouveaux stylistes, parce qu’il n’était pas prêt de s’arrêter, il réalisa à quel point il avait été idiot. Il avait dit aux stylistes qu’il avait rencontrés, que ces dessins avaient été réalisés par sa sœur, sans préciser qu’elle n’avait que dix ans.

Da Writer.

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