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Le Blog de Marcus Da Writer

NOUVELLE : LA VILAINE AMBITIEUSE

18 Septembre 2013 , Rédigé par Da Writer Publié dans #Récits & Nouvelles

« On ne triche jamais qu’au détriment de soi-même »

Yasmina KHADRA

Soit parce qu'elle était vilaine, soit parce qu'elle était bête, ou peut-être les deux à la fois ; Niokhor n'avait pas de chance avec les hommes. Il faut dire que son prénom, Niokhor, la disqualifiait d'emblée lorsqu'elle se présentait aux gens, aussi aimables fussent-ils. L’on ne pouvait s’empêcher d’en rire, comme s’il s’était agi une bonne blague. Mais à son expression sérieuse et quelque peu vexée, l’on finissait par comprendre, et l’on taisait ses moqueries. Après tout, n’était-ce pas ainsi que ses géniteurs avaient choisi de la nommer ? Qui était-on alors pour en rire ?

Mais si Niokhor n’avait pas de chance avec les hommes, ce n’était pas seulement à cause de ce prénom qu’elle portait comme un fardeau, et pour lequel elle avait, du reste, une aversion qu’elle n’avait jamais cachée. La jeune fille n’était surtout pas belle à voir. Et c’était un euphémisme de dire qu’elle était vilaine, car l’on aurait ainsi pu penser à l’autre définition de ce mot qui pouvait signifier : « aventureuse » ou encore « méchante ». Niokhor n’était ni aventureuse, ni méchante, tant sans faux. Bien au contraire, l’on avait même tendance à voir en elle un véritable ange, et pour cause ! Niokhor était le genre à vous gratifier, de bon matin, d’un large sourire d’ange, lequel vous rendait allègre pour le reste de la journée. Elle n’était donc pas une méchante fille. Ses seuls défauts, si l’on put les appeler ainsi, étaient d’être laide et de porter un prénom qui n’arrangeait pas les choses. Mais de toute évidence, il n’aurait pu être autrement, car cela aurait été suicidaire d’allier la mocheté à la méchanceté. Mais heureusement, Niokhor avait bon cœur, même si cela ne lui avait jamais permis de trouver un homme qui l’aurait aimé telle qu’elle était. Les hommes étaient-ils aussi mauvais ?

Que nenni ! Pour dire vrai, il ne s’agissait pas des hommes. Le problème venait de Niokhor elle-même. Elle avait peut-être une apparence peu gracieuse, mais ne manquait pas d’ambition. Niokhor n’avait de cesse de rêver, comme toute fille, d’un bel homme qui, dès le premier regard, tomberait fol amoureux d’elle, l’emmènerait sur son fidèle destrier, la traiterait comme une princesse, et lui demanderait ensuite en mariage -peut-être fallait-il supprimer le fidèle destrier ! A la place de son beau prince, les seuls qui daignaient lui faire un brin de causette allant dans ce sens, étaient soit moches et pauvres, soit gros et bêtes. Sa dignité de fille voulait qu’elle n’acceptât de sortir qu’avec un homme d’une certaine classe. Aussi les rejetait-elle tous autant qu’ils étaient, quitte à se faire traiter de « moche et difficile ». N’avait-elle pas droit au bonheur ?

En effet, Niokhor, comme tout le monde, avait droit au bonheur. Sauf que le bonheur, lui, semblait ne pas se soucier d’elle. Prenant conscience qu’elle n’aurait jamais de chance avec un pareil prénom et une telle apparence, Niokhor décida de se créer sa propre chance. Cela commençait par se débarrasser de ce prénom discriminant, qu’elle portait depuis vingt-trois printemps. Ainsi se fit-elle appeler Marissa, comme la jeune fille dans la série New Port Beach dont elle raffolait. Il était clair que physiquement, elle ne lui ressemblerait jamais ; mais les hommes n’étaient pas censés le savoir, du moins pas avant d’avoir pris le temps de la mieux connaitre. Pour ce faire, ils ne devaient, sous aucun prétexte, la voir avant de l’avoir fréquentée pendant au moins deux mois. Il s’agissait là de fréquentations virtuelles. Et qui parlait de virtuel, parlait inéluctablement d’Internet.

Niokhor se créa ainsi des comptes sur tous les réseaux sociaux, et autres applications facilitant la communication. Sur Facebook et Instagram, elle était Marissa la star ; sur Twitter et Skype, c’était Maristar tout court. Seulement, Marissa ou Maristar, ne publiait jamais des photos d’elle. Au lieu de cela, c’étaient des photos de célébrités, ou de courtes citations inspirantes qu’elle partageait avec ses contacts. Toutes ses publications Facebook et Twitter ne parlaient que d’amour, ou de conseils sur la bonne conduite à suivre. Bientôt, Niokhor devint le Dalaï-Lama du net, et se fit un important cercle d’amis. Elle était devenue une célébrité virtuelle. L’on ne pouvait se connecter sans faire un tour sur le profil de Marissa la star, et connaitre sa pensée du jour.

La célébrité de Niokhor ne lui fit cependant pas perdre des yeux son objectif du départ : trouver l’élu de son cœur. Ainsi n’hésitait-elle pas à échanger avec les hommes de tout âge, qui, après une discussion passionnée, voulaient savoir qui se cachait derrière ces belles pensées et cette gentillesse. Mais à chacun d’eux, Niokhor donnait la même excuse : « Je n’aime pas m’afficher sur la toile, car je suis une personne assez réservée et discrète. » Aussi surprenant que cela puisse paraitre, la jeune fille s’en sortait toujours, car les gens comprenaient qu’elle voulût garder privée sa vie privée ; ce qui, du reste, était très louable en ces temps où avoir une vie privée relevait presque de l’impossible.

Aux rendez-vous qu’on lui proposait, Niokhor répondait négativement, arguant ne pas être le genre à beaucoup sortir, qui plus est pour rencontrer une personne qu’elle ne connaissait que depuis quelques jours. « Je préfère attendre qu’on apprenne à mieux se connaitre, avant d’accepter » disait-elle. Là également, elle s’en sortait bien, car les gens, les hommes en particulier, aimaient bien les mystères. Cela attisait leur curiosité, et ils pouvaient se l’imaginer comme bon leur semblait. Dans leur esprit, Marissa devait surement se trouver dans l’une des deux extrémités : soit elle était une très jolie fille, soit une très laide. Mais ils ne pouvaient être sûrs de rien ; c’était ce qui était intéressant.

Un jour cependant, Marissa reçut une nouvelle demande d’amitié. Comme à son habitude, avant d’accepter les nouveaux –ils étaient devenus trop nombreux–, elle faisait un tour sur leur profil, parcourait leurs photos, et lorsqu’elle les trouvait acceptables, les ajoutait. Niokhor… pardon, Marissa réalisa que c’était un dieu fait homme qui lui demandait l’amitié. Elle n’en revenait pas. Après tant de temps d’attente, le voilà qui se pointait ; son prince charmant. Et pour être charmant, il l’était. C’était un bel homme, avec tout ce qui pouvait accompagner la définition d’un bel homme selon elle : beaux yeux, regard mystérieux, teint métissé, corps musclé, tablette de chocolats, sourire d’enfer, et, cerise sur le gâteau, il avait des fossettes sur les deux joues. Des comme lui, se dit-elle, on en trouvait qu’au Cinéma.

Le jeune homme se faisait appeler Elijah. Marissa, en voyant ce nom, pensa aussitôt à la série Vampire Diaries, notamment au frère de Nicklaus. Etait-ce son vrai nom, ou avait-il fait comme elle ? pensa-t-elle. Il était trop tôt pour le lui demander. Niokhor avait pu constater, de par ses photos, qu’Elijah n’était pas un pauvre type qui usurpait l’identité d’un autre. Il était réel. Elle l’ajouta donc sans hésiter davantage, et ils se mirent aussitôt à discuter. Ce jour-là, ils passèrent la moitié de la nuit à échanger ; et le lendemain, ils recommencèrent de plus belle. Ce fut ainsi les jours qui suivirent. La chance lui souriait-elle enfin ?

Niokhor avait semble-t-il trouvé le bon. Elijah avait toutes les qualités que l’on pût rechercher chez un homme. Il était respectueux, courtois, galant, et surtout s’exprimait avec une dextérité dont peu de jeunes de son âge en étaient capables. Il avait tout pour plaire, en plus d’être issu d’une famille huppée. Il lui avait révélé qu’Elijah était son véritable prénom, et qu’il lui venait de son grand-père maternel. En quelque mot, Elijah était le genre d’homme que tout parent aurait voulu pour leur fille. Et c’était elle qui était tombée sur lui.

Lorsque Marissa lui posa des questions sur sa vie sentimentale, Elijah lui expliqua qu’il n’avait plus de petite amie, car il s’était rendu compte que la dernière n’éprouvait pas de réels sentiments pour lui, et ne l’utilisait que comme un trophée. Il était à la recherche d’un véritable amour, pas d’une relation enfantine et passagère. Marissa ne se fit pas prier pour condamner cet ex, en ajoutant que c’était ainsi que se comportaient la plupart des filles. Elle lui fit savoir, implicitement, qu’elle n’était pas ce genre-là, et que l’apparence, à ses yeux, n’avait plus d’importance que ce qu’il y avait dans le cœur. Elle lui fit savoir par ailleurs qu’elle aussi était à la recherche du vrai et grand amour. Ils venaient ainsi de se trouver un autre point en commun qu’ils pouvaient ajouter à la longue liste de points en commun.

Ils changèrent de sujet, et parlèrent de leurs familles respectives. Niokhor se garda de trop dire à son sujet, et préféra faire parler son prince. Elijah lui révéla alors qu’il était fils unique, et était de ce fait l’enfant chéri de ses parents. Il lui apprit également qu’il songeait à prendre son indépendance, car il ne se considérait plus comme un gamin. Il lui parla de ses projets, et finit par lui avouer qu’il aimait bien échanger avec elle, car elle était différente des autres filles qui faisaient une fixette sur le physique et matériel.

Sachant qu’en lui cachant plus longtemps la vérité, elle courrait le risque de le perdre lorsqu’il la découvrirait, Marissa lui révéla que son vrai nom était Niokhor, et que s’il s’attendait de tomber sur une bombe, elle n’en était pas une. A sa grande surprise, Elijah lui fit savoir que cela n’était pas ce qui l’intéressait, et qu’il ne voyait rien de mal dans ce nom qui, au contraire, était très original. Il lui en demanda la signification, mais Niokhor l’ignorait ; alors elle préféra ne pas lui mentir. Après deux mois d’échange continuel, Niokhor décida qu’il était enfin temps de quitter le virtuel pour passer au réel. Ainsi, lorsqu’Elijah l’invita pour la cinquième fois, elle accepta.

Le rendez-vous était fixé pour un vendredi soir, à vingt heures. Elijah avait choisi ce jour parce que, lui avait-il dit, il était plus calme que les autres, car il débutait le week-end, et il n’y avait dehors que de gens responsables. Aussi avait-il choisi cette heure, parce qu’il était irrespectueux de sortir une fille à une heure trop tardive. Lorsque Niokhor lui avait demandé leur point de rencontre, il lui avait fait savoir qu’il viendrait la chercher à domicile, comme cela se devait. Niokhor se sentait bénie des Dieux. Elle n’avait pas seulement trouvé l’homme idéal, se disait-elle, elle avait trouvé l’Homme.

Le jour-J, elle se fit la plus belle possible, choisit la plus belle de ses robes, et mit le plus doux de ses parfums. Elle était prête pour rencontrer son prince, et passer la plus belle nuit de sa vie. Lorsque la sonnerie retentit, Niokhor sut que c’était lui. Alors, en demoiselle qui se respecte, elle prit un peu de temps encore à se repoudrer le visage, avant d’aller ouvrir. Tout sourire, elle descendit les marches des escaliers, traina les pas pour accroitre le suspens, tourna la poignée, et ouvrit enfin la porte. Là, elle demeura transie, comme si l’on venait de lui renverser un seau d’eau glaciale. Celui qui se tenait en face d’elle était l’être le plus moche qu’elle n’eût jamais vu de toute son existence. Il était si moche qu’à ses côtés, elle paraissait être un don de Dieu. Il était si moche et si noir en même temps, qu’elle ne savait pas si elle devait rire de lui, ou lui claquer la porte au visage.

« Bonsoir ! » lui dit le jeune homme avec son plus beau sourire.

Niokhor ne répondit pas. Elle le regardait d’un air interdit.

« Alors, pensa-t-elle, cet imbécile m’a prise pour une idiote durant tout ce temps. Il m’a menti sur toute la ligne. Il s’est joué de moi. En vérité, il n’est en rien différent de ces usurpateurs d’identités que j’avais, jusque-là, réussi à échapper. »

Niokhor ne put en supporter davantage. Elle n’était peut-être pas belle, mais elle n’était surement pas bête, se dit-elle. Très en colère, elle ne put se retenir. Elle oublia sa gentillesse feinte, et l’agonit d’injures de toutes sortes, avant de terminer sur cette conclusion.

« Pensais-tu vraiment que j’allais sortir avec quelqu’un d’aussi moche que toi ? » lui demanda-t-elle.

Le jeune homme voulut répondre, mais elle poursuivit.

« Eh bien, sache qu’il n’y a pas moyen que cela se produise. Si tu étais le dernier être sur terre, je mourrais célibataire. Je ne suis peut-être pas la plus belle du monde, mais je ne suis pas désespérée au point de sortir avec une créature comme toi. D’ailleurs, tu ferais mieux de partir d’ici et m’éviter de faire des cauchemars. »

Sur ces mots, elle claqua la porte, et retourna à sa chambre en pleurs. Le jeune homme, qui n’était que le chauffeur et le meilleur ami d’Elijah, retourna à la voiture en larme, s’installa à sa place de chauffeur, sans dire un mot.

« Alors ? lui demanda Elijah, assit sur la banquette arrière.

- Désolé vieux, lui dit le chauffeur, mais tu n’as toujours pas de chance. »

Soit parce qu’il était beau, soit parce qu’il était intelligent, ou peut-être les deux à la fois; Elijah n’avait pas de chance avec les filles.

Da Writer.

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