CONVERSATION AVEC MOI-MEME : CES PENSEES QUI ME TARABUSTENT
Une vingtaine d’années : voilà l’âge que j’ai. Les optimistes me diront que je n’ai pas de raison de m’en faire, car, pour sûr, il me reste plus de jours devant que je n’en ai derrière moi. Je le sais, ou du moins, je l’espère. Pourtant, cela n’empêche pas mon esprit d’être tarabusté par mille et une questions. Je m’interroge sur le monde qui m’entoure. Je m’interroge sur la vie que je mène. Je m’interroge sur la vie des autres, et sur le sens de l’existence. La mort, je le sais, est une évidence, alors, je n’y pense pas, du moins, pas comme le font certaines gens. Ce qui m’importe, c’est la vie. Ma vie. S’il est vrai que je suis de ceux qui clament que la vie a un sens, n’en demeure pas moins que m’habite la crainte de ne point trouver de sens à la mienne. Je suis jeune, certes, et j’ai encore, si tout va bien, de nombreuses années devant moi ; mais est-ce une raison pour ne point être inquiet ?
Des fois, pour faire comme les autres, je feins l’insouciance et me mêle à la masse des cœurs légers. Alors, les politiques et leurs décisions ne m’intéressent plus ; je ferme les yeux sur les tares et les vices, et ne me soucie plus de celui qui, à quelques kilomètres de moi, vit dans la géhenne. J’éteins mes inquiétudes et deviens indifférent aux appels des âmes mal nées, et je me focalise sur l’instant, rien que sur l’instant. Je regarde le monde, je regarde la vie, je regarde les gens, et tout me parait soudain plus beau, comme si, d’un geste de Sa main puissante, le Divin avait effacé toutes les raisons qui font qu’on n’arrive pas à jouir à outrance du bonheur qui nous est imparti. Mais ces moments d’insouciance, d’apathie, de paix intérieure, ne durent jamais bien longtemps. La réalité me rappelle bientôt, et je replonge dans mes sempiternelles questions.
Pour vivre heureux, il faudrait avoir tous ses cinq sens éteints. Car, chaque fois qu’on regarde le monde, l’on voit inéluctablement une chose s’en détacher et venir déteindre sur notre bonheur. Cette chose laisse sur notre bonheur une tâche qui ne disparait qu’en faisant le bonheur de l’autre, c’est-à-dire celui d’où provient la chose en question. Or, il est plus facile de faire son propre bonheur que de faire celui d’un autre. Pourtant, l’équanimité veut à ce que notre bonheur dépende de l’autre, et le sien de nous. Voilà pourquoi être heureux dans ce monde est un véritable parcours du combattant. Notre bonheur est tributaire de celui de l’autre. On n’est pas heureux lorsqu’on est aimé, tout comme on ne l’est pas lorsqu’on aime ; on n’est heureux que lorsqu’on aime une personne qui nous aime en retour. De fait, autant mieux ne point vouloir être heureux, si l’on veut se suffire soi-même. Un clin d’œil aux racistes et à tous ceux qui pensent que seule leur personne compte.
Ces pensées parfois me fatiguent. Le bonheur me fatigue. D’ailleurs, j’ai arrêté d’y penser, et même de le chercher, car je me dis, si ça se trouve, le bonheur ne nous a jamais quittés. Je crois qu’il est comme notre ombre. Il nous accompagne tous les jours, mais on ne le remarque que lorsqu’une source de lumière nous éclaire. Or, puisque notre ombre est toujours là, même dans l’obscurité la plus parfaite, il y a peut-être lieu de croire que le bonheur est aussi toujours là, même dans les difficultés les plus insupportables ! Et si cela est vrai, il est donc inutile de le chercher ailleurs, puisque seule la foi peut le faire apparaitre, comme une lampe qui s’allume soudain dans l’obscurité la plus parfaite.
Je me dis souvent que je pense trop, et bien souvent de travers. Je m’intéresse à des questions qui, si cela se trouve, ne sont pas mon âge. Je n’ai qu’une vingtaine d’années, après tout ! Je devrais peut-être, comme me le conseillent certains, faire comme tous les jeunes de mon âge, c’est-à-dire me poser les questions que se posent les jeunes de mon âge. Mais à quoi s’intéressent les jeunes d’aujourd’hui ? A quoi s’intéressent ceux qui, comme moi, n’ont qu’une vingtaine d’années ? Je me le demande car, souvent, lorsque je regarde autour de moi, j’ai l’impression, à la différence des autres, de vivre à côté de ma vie. J’affectionne plus la solitude que la compagnie des gens. Et tous les moments où je me retrouve seul sont des prétextes de recueillement. Isolé du monde, dans une atmosphère calme et propice à la méditation, je m’interroge. Les questions, comme des gouttes de pluies, pleuvent dans ma tête, tambourinant sur mon cerveau avec impétuosité. Je me mets à penser des solutions à des problèmes qui ne me concernent pas ; des problèmes dont je ne fais pas les frais. Et ce sont bien souvent des questions qui me dépassent. Des questions que, lorsqu’on n’a qu’une vingtaine d’années, habituellement, on ne se pose pas.
Comment mettre fin aux guerres qui enlèvent leur vie à des innocents ? Comment aider les femmes et les enfants dont la vie est un perpétuel enfer ? Quid de celles qui subissent des agressions physiques et sexuelles ? Quid des enfants qui n’ont pas la chance d’aller à l’école, soit parce que leurs parents n’en ont pas les moyens, soit parce que ces derniers les destinent à des tâches pas de leur âge ? Et ces jeunes qui investissent leur temps et leur énergie dans les études, et qui se retrouvent par la suite sans emploi, avec, pourtant, des diplômes parsemant les murs de leur chambre ? Quid de ceux-là qui voient leur avenir hypothéqué, parce qu’ils n’ont pas eu le malheur – oui, le malheur – de faire de longues études ? Et tous ces gens qui, après l’avoir cherché de toutes les manières, ont perdu l’espoir de trouver un jour le bonheur ? Comment les aider, les rendre heureux, afin que je puisse, à travers leur bonheur, être moi aussi heureux ? C’est autant de questions que je me pose. Mais je ne suis pas naïf. Je sais qu’à moi tout seul, je ne pourrais jamais venir à bout de tous ces problèmes, d’autant que dans ma propre vie, certaines questions attendent encore de trouver des réponses.
Le spirituel n’échappe pas à mes interrogations. Cependant, contrairement aux questions terrestres, celles-ci trouvent aisément des réponses dans cette dimension de l’esprit, impossible à expliquer de manière rationnelle, que l’on appelle la foi. Toutefois, à la différence des religieux des temps modernes, je n’ai ni la capacité, ni l’envie de passer des journées entières à ne parler que de spiritualité, en oubliant que l’être humain est aussi fait de chair, et que par conséquent, il est des besoins charnels qui doivent être assouvis. J’estime ceux qui ont voué leur vie à la spiritualité, car je pense que, chacun de nous a une vocation, et se doit de la trouver et de s’en tenir. Tel que l’on n’ira pas traire une jument pour avoir du lait, et monter une vache en espérant qu’elle nous mène en voyage, l’on ne saurait vouloir que nous soyons tous des gens essentiellement consacrés à la spiritualité. L’important, je pense, est d’en avoir, de spiritualité, et de Lui accorder le temps qu’Il mérite. Cela ne veut pas dire qu’il nous faut fuir la vie, car, s’Il a voulu qu’on y vive, en dépit de tous les problèmes, de toutes les tentations, et de tous malheurs qui s’y trouvent, c’est pour une raison bien connue de Lui. S’Il avait voulu que nous ne soyons que des hommes de foi, Il nous en aurait tous donné la vocation. Comme le disait l’autre, Dieu n’a fait qu’ébaucher l’homme, c’est sur terre que chacun se crée.
Aujourd’hui, je n’ai plus besoin d’attendre qu’on me le dise, ou qu’on le reconnaisse, je sais que je suis un homme bon. Peut-être que je ne suis pas une bonne personne, car nous commettons tous des erreurs, et bien souvent sans le vouloir, mais cela ne fait pas de moi moins qu’un homme bon. Ce qui est dommage cependant, c’est que cette bonté dont je m’efforce de faire preuve n’atteint pas les niveaux que je lui veux. Le plus souvent, lorsque je suis seul, c’est ce qui me chagrine. Je me dis toujours que s’il est bien de donner du pain à celui qui a faim, il serait cependant meilleur de lui donner un moyen de gagner son pain chaque fois qu’il sentira la faim s’emparer de lui. Mais que faire si je n’ai que du pain à lui offrir ? Devrais-je, parce que je veux être un homme bon, lui donner tout le pain que je possède, au risque d’être, demain, dans la même situation que lui ? C’est cette impuissance face à certaines situations du genre qui me révolte. Vouloir donner alors qu’on n’a pas suffisamment soi-même, c’est un suicide. Or, ne pas donner, sachant que personne d’autre ne donnera, c’est être indifférent à la souffrance de l’autre. Comment être heureux dans ces conditions-là ? Doit-on aussi accepter la souffrance comme on accepte l’évidence d’un coucher de soleil ?
Nous vivons dans un monde gouverné par l’argent, quoi qu’en dise les gens. On nous a conditionnés de telle sorte que, devant une certaine somme d’argent, il nous est aisé d’oublier nos valeurs les plus chères. Les gens vendent père et mère, trahissent frère et sœur, et livrent leurs enfants pour quelques maudits billets de banque. L’argent nous gouverne. Parfois, je me dis qu’il me faut gagner encore plus d’argent pour venir en aide à plus de gens. Mais, lorsque je reviens à moi-même, je me demande si l’argent est vraiment la solution aux problèmes des gens. Apparemment, il l’est. L’on nous dit de ne pas être motivés par l’argent, or, de nos jours, c’est bien l’argent qui règle tous les problèmes. C’est par l’argent que les gens jurent, et par et pour l’argent qu’ils meurent. C’est plus par amour de l’argent que par amour du savoir que les gens aujourd’hui font de longues études. Ils savent que – ou plutôt ils se disent que – leurs diplômes équivaudront à une situation heureuse, laquelle leur ramènera de l’argent. C’est aussi plus pour l’amour de l’argent que de son prochain que les gens aujourd’hui se marient. Une situation honorable assure un mariage honorable et une vie honorable. Pourquoi donc s’encombrer de l’amour, lorsqu’on peut tout simplement acheter des sentiments ? L’on a aujourd’hui troqué le bonheur contre l’argent. Ce n’est plus le bonheur que l’on poursuit, mais l’argent. Or, l’argent, une fois qu’on l’a, s’en séparer est inimaginable. Comment faire pour trouver le juste milieu ?
A suivre...
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