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Le Blog de Marcus Da Writer

LA PARESSEUSE

28 Septembre 2013 , Rédigé par Da Writer Publié dans #Récits & Nouvelles

« Il n’est en art qu’une chose qui vaille : celle qu’on ne peut expliquer. »

Georges Braque

De personnes comme elle, je n’en avais encore jamais vue de toute mon existence. Et croyez-moi, des bizarreries de toutes sortes, ce n’est pas ce qui a manqué à ma vie. Betty était différente. Comment dire ? Elle était bizarre, mais d’une bizarrerie qui vous laisse étonnement en admiration. Ce qui la rendait étrange, était le fait qu’elle fût une paresseuse hors pair, pire que celle que vous croyez connaitre. Croyez-moi. Betty n’aimait rien faire. Absolument rien qui exigeât quelque énergie. Toute activité, aussi petite fut-elle, se transformait en un dur labeur. C’était au prix de beaucoup d’efforts qu’elle daignait quitter son lit douillet pour commencer ses journées. Et, passer plus de quatorze heures autre part que dans sa chambre, était un véritable exploit. Betty était si paresseuse, qu’elle préférait être solitaire. D’ailleurs, elle n’avait aucune gêne dire à qui voulait l’entendre qu’elle était paresseuse. Mais personne ne voulait l’entendre, encore moins ses parents. Il lui fallait bien étudier, s’adonner activités ménagères, et commencer à penser à son avenir. Toutes ces choses, Betty les faisait parce qu’elle le devait, mais non pas parce qu’elle le voulait. Vous pouvez croire avoir une idée de sa paresse, mais Betty était sans l’ombre d’un doute bien pire que ce à quoi vous pensez.

Betty n’avait aucune passion, aucun rêve, aucun projet. Elle ne faisait même pas l’effort d’en faire, parce que, clamait-elle, seul le jour présent avait de l’importance. Elle penserait au lendemain lorsque ce serait son tour. Pour elle, le célèbre dicton « à chaque jour suffit sa peine » était une véritable philosophie de vie. Bien qu’elle fût paresseuse, Betty aimait toutefois une chose ; une chose qu’elle ne considérait pas comme une passion, ni une véritable activité. Il s’agissait de la lecture. Betty aimait lire. Elle lisait tout ce qui lui tombait sous la main, que ce fût un journal, un roman, un essai, ou quelque autre œuvre littéraire. C’était la seule activité, hormis le fait de dormir, qu’elle aimait réellement. C’était aussi cela qui la rendait bizarre car, lire, pour de nombreuses personnes actives à souhait, était un véritable parcours de combattant. C’était justement le cas de Saly, la meilleure amie de Betty.

Saly était l’opposée de Betty. Si Betty était l’ange, alors Saly était le diable, et vice versa. Elle détestait tout ce qu’aimait sa meilleure amie, dont la lecture et le fait de dormir comme une morte. Saly était une fille active, entreprenante, courageuse, et surtout mature. A vingt ans à peine, elle travaillait déjà dans une boite en tant qu’assistante de l’assistante du Directeur. Ce n’était pas grand-chose, mais elle s’en contentait, et elle aimait bien son job. Au moins, il lui permettait de ne pas être une pauvre oisive. Autant Betty ne comprenait pas comment son amie arrivait à gérer toute cette pression professionnelle, autant Saly ne comprenait pas comment Betty arrivait à lire autant de livres, tout en étant si paresseuse.

Saly ne lisait jamais, ou plutôt, jamais volontairement. C’était à peine si elle avait feuilleté ses livres au programme lorsqu’elle était encore lycéenne. Pour elle, il n’y avait pas d’activité plus inutile et plus sotte que celle qui consistait à tenir un bouquin d’une centaine de pages dans les mains, et le parcourir entièrement. Saly l’avait pourtant essayé une fois. C’était avec le roman d’Antoine de Saint-Exupéry, Vol de Nuit. Dès la deuxième page, elle avait renoncé, et s’était promis de ne plus jamais ouvrir de bouquin de sa vie. Elle avait mieux à faire que de perdre son temps face à un livre débile, disait-elle. Nombre de ses projets attendaient d’être réalisés, aussi avait-elle des rêves qu’elle poursuivait, et un futur qu’elle devait construire. Saly savait que tout cela ne serait possible qu’avec et par le travail. Ainsi avait-elle décidé, dès l’âge de seize ans, de s’y mettre, et à fond. Elle était sur la bonne voie, et elle le savait. Elle aurait voulu que son amie en fît autant, mais pour cela, il fallait bien plus que des prières et de la patience. Rendre Betty moins paresseuse qu’elle ne l’était, était une véritable gageure.

Ce jour-là, Saly, en trouvant son amie paisiblement étendue dans son lit, avec, dans les mains, un roman de Danielle Steel, voulut à nouveau tenter de la convaincre qu’il était pour elle tend de prendre sa vie en main, et de se débarrasser de sa philosophie de paresseuse. Cet argument, elle l’avait déjà utilisé deux semaines plus tôt, mais il n’avait pas eu l’effet escompté. Betty avait toujours des réponses qui la laissaient interloquée. Elle avait ce dont-là de vous retourner vos propres questions, pour que vous en voyiez toute l’absurdité. Nul ne savait si elle avait appris cette technique dans la multitude de livre qu’elle lisait, ou si, au contraire, elle était naturellement aussi brillante. Cette question, Saly se la posait tous les jours que Dieu faisait. Et tous les jours que Dieu faisait, Betty trouvait le moyen de la surprendre davantage.

Betty était donc étendue dans son lit, avec son bouquin à la main, lorsque Saly avait fait irruption dans sa chambre, comme elle en avait pris l’habitude. Les parents de Betty n’y voyaient plus d’inconvénient car, connaissant leur fille, ils savaient qu’il n’y avait aucune chance pour qu’elle daignât quitter sa chambre pour accueillir son amie. Si la paresse était héréditaire, elle avait surement dû sauter une génération, car eux étaient des gens braves et actifs.

--- Encore en train de lire ! s’exclama Saly, en pénétrant dans la chambre de son amie.

--- Oui, très chère, fit Betty sans lever la tête. Et j’aimerais mieux ne pas être dérangée.

--- Tu n’as donc rien de mieux à faire ?

--- C’est bien ce que je suis en train de faire là, non ?

--- Ecoute Betty, dit Saly en prenant place sur le rebord du lit. Ce n’est pas bien de rester ainsi. Tu as quasiment passé toutes les vacances cloitrée dans ton lit, comme une vieille dame en pension, avec tes bouquins pour te tenir compagnie. Au cas où tu ne le saurais pas, dehors, il y a de la vie.

--- Ici aussi, je te signale.

--- Peux-tu s’il te plait poser ce livre et m’écouter un instant, Bethanie ?

Betty, à son cœur défendant, posa son roman, et se tourna pour plonger son regard dans celui de son amie. Elle savait qu’elle avait un regard intimidant, alors elle n’hésitait pas à l’utiliser quand besoin était, et même quand ce n’était même pas nécessaire.

--- Je t’écoute ! dit Betty en feignant l’attention.

--- Dis-moi ce que tu trouves dans ces livres.

--- Tout ce que je ne trouve pas à l’extérieur de ma chambre.

--- Comme quoi par exemple ?

--- Tout ce dont je suis trop paresseuse pour faire.

--- Comme quoi ?

--- Comme t’expliquer ce que c’est.

Saly demeura interdite un moment, puis, ne voulant pas baisser les bras, tenta une autre approche.

--- Tu sais ce que je pense des livres et de la lecture, moi ?

--- Non. Et franchement, je n’ai vraiment pas envie de le savoir.

--- Mais moi, j’ai envie de te le dire, et tu vas m’écouter.

Betty n’avait pas trop le choix. Saly faisait deux fois sa taille, et était physiquement plus forte qu’elle. Bien qu’elle sût que son amie ne risquerait jamais de lui prouver sa force physique, Betty préférait ne pas prendre de risque. Ce n’est pas parce que l’éléphant mange des herbes que le lion doit se foutre de lui. Ainsi se mit-elle à écouter religieusement son amie.

--- Vas-y, dis-le-moi ! dit Betty.

Saly se leva, fit quelques pas en direction de la petite bibliothèque de son amie, de laquelle elle tira au hasard un livre – c’était Le Père Goriot de Honoré de Balzac. Elle considéra le bouquin d’un air contourné, puis se lança dans son explication. Pour elle, cela était une réelle perte de temps de rester des heures durant face à un livre qui, à l’évidence, n’était rien d’autre qu’une création d’une personne n’ayant pas de vie, et ne trouvant que ce moyen pour avoir un semblant d’existence. Saly avait une opinion assez négative des écrivains en général. Elle les considérait comme des gens à la recherche de la facilité, incapables de faire face aux véritables problèmes de la vie. Se cacher derrière des livres pour se faire de l’argent, était, à son sens, de la mendicité voilée. Ces écrivains n’étaient, à ses yeux, pas différents des clochards ou des infirmes qui, le long des trottoirs et dans les bus, chantaient pour qu’on leur donnât de l’argent. Si elle pouvait leur donner un conseil, termina-t-elle, ce serait d’aller se chercher de véritables jobs, au lieu de passer leur temps à raconter des histoires. Elle trouvait qu’ils n’étaient qu’un genre d’escrocs plus tolérés par la société

Betty resta éberluée face à une telle image de l’écrivain. Elle qui les avait toujours considérés comme des sortes de héros, et ce, depuis son plus jeune âge, se sentait blessée au plus profond d’elle-même. Elle aurait bien voulu se lancer dans une argumentation encore plus longue, histoire de contredire ce que pensait son amie, et par la même, redorer le blason de l’écrivain, mais elle était beaucoup trop paresseuse pour le faire. Cela lui aurait pris du temps qu’elle préférait perdre, soit en lisant, soit en dormant. Aussi choisit-elle de ne point donner de suite à la réflexion de Saly.

--- Si tu avais raison, commença Betty, et je ne dis pas que tu as raison, ton speech ne suffirait pas à me convaincre. Alors, tu as non seulement perdu ton temps, mais tu m’as aussi fait perdre le mien. Il serait donc préférable que nous n’en parlions plus. Je ne suis pas prête à quitter ma situation paisible. Je le serai peut-être un jour, peut-être demain, mais certainement pas aujourd’hui.

Rebutée, Saly décida de ne point répondre. Il n’y avait plus aucune chance pour qu’elle transformât Betty en autre chose qu’une fille paresseuse, intelligente, certes, mais paresseuse tout de même. Ne pouvant plus en supporter davantage, Saly préféra s’en aller, et laisser sa chère meilleure amie à ses activités sans aucun intérêt. Elle avait un travail qui l’attendait, et elle risquait d’être en retard, si elle persistait à vouloir faire comprendre une chose à Betty, qu’elle n’était apparemment pas prête de comprendre. Ce fut ainsi qu’elle s’en alla, sans ajouter autre chose qu’un simple « au revoir crétine ». Ce à quoi Betty répondit par un « moi aussi je t’aime, connasse ».

Lorsque Saly partit, Betty se mit à réfléchir aux mots que son amie avait débités. Etait-ce ce que pensaient les autres personnes ? Les gens avaient-ils cette opinion de la lecture et des auteurs de livres ? Cela ne se pouvait, se dit-elle. Il n’y avait à son sens pas de meilleure activité que lire. Elle ne pouvait dire tout le bien que la lecture lui avait procurée, ou tous les conseils qu’elle avait reçus d’auteurs qu’elle n’avait pourtant jamais vus, sans compter tous les endroits et tous les pays qu’elle avait découverts, alors qu’elle n’avait jamais quitté sa nation. Tout cela, c’était la lecture qui le lui avait apporté.

Cependant, il lui fallait s’accorder avec Saly sur une chose : certains livres étaient véritablement ennuyants. C’était, selon Betty, le cas de ces auteurs, excellents rhéteurs, mais pauvres artistes, qui prenaient avec intention le contre-pied de ce qu’il croyait, juste pour plaire aux lecteurs. Betty soutenait que tout auteur qui n’écrivait que pour faire plaisir à quelque lecteur, et non pas pour user de son art, n’était pas un véritable écrivain.

Cette réflexion lui donna une envie qu’elle n’avait, jusque-là, jamais ressentie. Il fallait qu’elle fît mentir la croyance de Saly. Elle quitta donc son lit, sans qu’on le lui demandât, prit son ordinateur portable, s’assit, ouvrit le logiciel de traitement de texte, et se mit à fixer la page blanche. Une phrase naquit dans sa tête, et aussitôt elle l’écrivit. Elle en fit de même pour la deuxième phrase, pour la troisième, et pour celle qui suivit. Sans savoir pourquoi, elle se sentait bien au fur et à mesure que ses doigts courraient, tels de petits bonhommes, sur les touches de son clavier. Elle écrivit tellement et si bien que, lorsqu’elle sentit la fatigue s’emparer d’elle, le soleil s’était déjà couché, et la nuit tombait. Betty jeta un œil à la barre d’outils du logiciel, et réalisa qu’elle venait d’écrire soixante-sept pages d’affilées. Elle ne pouvait en croire ses yeux. Comment avait-elle pu rester autant de temps en face de son ordinateur, alors que ce même temps, elle ne l’aurait passé nulle part ailleurs ?

Le lendemain, la même envie s’empara à nouveau d’elle, et Betty écrivit de nouvelles pages, cette fois avec le sourire. Elle commençait à y prendre gout, ce qui était surprenant pour une personne qui avait tant de peine à parler aux gens. Au bout de deux semaines, Betty avait écrit l’équivalent d’un roman d’au moins trois cent pages. Elle était contente de son travail. Elle savait qu’elle venait de réaliser un véritable exploit. De plus, l’histoire était très intéressante. Elle le savait car elle était elle-même une férue des livres. Par conséquent, elle était bien placée pour faire la comparaison. Mais il fallait bien faire quelque chose de ces écrits ; et là, c’était un autre dur labeur.

Betty savait que si son amie ou quelque autre personne découvrait son talent pour l’écriture, ils la forceraient à publier, et à se remettre à écrire de nouveaux textes. Bien qu’elle aimât cela, elle n’avait aucune intention d’en faire une activité. Elle était beaucoup trop paresseuse. Aussi décida-t-elle, après de mûres réflexions, de se séparer de cette « déjection littéraire ». Elle ferma le logiciel de traitement de texte, alla dans le dossier Documents, posa le curseur sur le fichier Word, fit un clic droit, descendit jusqu’à l’endroit où il était écrit « Supprimer », cliqua et appuya sur la touche Entrée. Le dossier disparut. Pour s’assurer que jamais personne ne le découvrirait, Betty vida sa Corbeille, éteignit son ordinateur, et se remit sous sa couette. Elle était beaucoup trop paresseuse pour aller plus loin que ça. Alors, elle se remit à lire son Danielle Steel. C’était plus facile.



Da Writer.

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